Dans la catégorie rock intello, Bashung est leader. Mais attention, pas le genre qui se prend au sérieux. A l'instar de Lacan, Alain Bashung ne dédaigne pas le calembour d'apparence primaire, qui lui permet d'alléger une inspiration souvent torturée. Avec ses compères, Bergman et Fauque (pour les paroles), il a signé quelques chefs-d'oeuvre de la chanson française moderne sur des musiques sophistiquées. Et l'ensemble est tellement riche qu'il faut du temps pour le découvrir pleinement : on commence tout juste à mesurer à quel point Bashung a marqué les deux dernières décennies.
Né à Paris le 1er décembre 1947, Alain Claude Baschung (avec un c) est envoyé en Alsace à l'âge d'1 an, dans le village de Wingersheim proche de Strasbourg. Pour des raisons de santé, il passe toute son enfance à la campagne, élevé par sa famille paternelle, au sein d'un monde paysan plutôt conservateur où la fantaisie et les sentiments n'ont guère leur place. En 1959, à 12 ans, Alain quitte cet univers austère pour retrouver la banlieue parisienne, à Boulogne-Billancourt, où s'installe sa mère, ouvrière dans une usine de caoutchouc.
Rock'n'Roll
En Alsace, Alain fut bercé par la radio allemande très loin de Paris et de la chanson française. Depuis son retour dans la capitale, le jeune adolescent va de découverte en découverte et écoute les grands artistes français, de Brassens à Brel. En ce début des années 60, la révélation se situe du côté des américains et du rock'n'roll qu'Alain découvre avec passion. De Buddy Holly à Gene Vincent en passant par l'incontournable Elvis Presley, cette musique libre et révoltée le fascine. Peu porté sur les études, Alain monte en 1962 un groupe avec quelques copains, les Dunces. Leur répertoire oscille entre country et rockabilly, évolue vers le rhythm'n'blues puis la folk-song américaine, Bob Dylan en tête. Mettant définitivement de côté une carrière de comptable qui se dessine laborieusement, il laisse tout tomber et quitte sa famille en 1963. Il a 16 ans et part avec son groupe chanter de bal en bal dans les hôtels et les restaurants de province. Parmi leurs lieux de tournée privilégiés, le groupe fréquente les bases américaines à défaut de pouvoir s'envoler pour la terre de rêve, les Etats-Unis.
De fil en aiguille, Alain Bashung (le c disparaît pour angliciser le nom) se retrouve arrangeur pour le label RCA. En 1966, à 19 ans, il enregistre ses premiers 45 tours : "Pourquoi rêvez-vous des Etats-Unis?", "T'es vieux t'es moche" ou "Petit garçon". Il démarre ainsi une longue période de succès timides et capricieux. Il sort plus d'une dizaine de 45 tours en quelques années, dont certains sous le pseudonyme de David Bergen. Il écrit également pour quelques vedettes éphémères de l'époque dont Noël Deschamps ("Ho la hey"). Mais, cette carrière ne convient guère à Bashung. Sa maison de disques fait de lui un chanteur romantique, mi-rocker, mi-crooner. Les tournées sont nombreuses mais dépassent rarement le cadre des clubs obscurs ou des petites salles à moitié vides. Néanmoins, il traverse toutes les modes, toutes les expériences sans jamais cesser de s'accrocher. Il sait que la musique est la seule chose qu'il aime et la galère ne l'empêchera pas d'en faire sa vie.
En 1973, Bashung est engagé pour interpréter Robespierre dans une comédie musicale sur la Révolution française, écrite par Claude-Michel Schönberg (futur compositeur du triomphal "Les Misérables"). A la même époque, après un mois de service militaire, il rencontre le rocker français, ex-Chat Sauvage, Dick Rivers, dont il devient l'homme à tout faire, compositeur, musicien, etc. Il découvre ainsi de nombreuses autres facettes du métier.
Gaby
Après dix ans d'une carrière qui ne décolle pas, Alain Bashung fait deux rencontres qui marquent un virage radical dans son travail : Andy Scott, brillant musicien de studio, et Boris Bergman, auteur. Avec eux, il trouve enfin la liberté de s'épanouir musicalement et de créer son tout premier album en 77, autant personnel que tardif, "Romans Photos". En pleine explosion punk, Bashung inaugure un style où se mêlent cynisme et rock. Grâce à Bergman, ses textes jouent avec la langue française, sans peur du jeu de mots. Mais le public ne reconnaît guère le Bashung de ces dix dernières années et approche son nouveau répertoire avec circonspection.
Dès 1979, second acte avec "Roulette russe". Cette fois, l'angle rock est évident. L'ambiance est sombre, voire torturée et Bashung impose sa voix singulière. Quelques titres émergent du lot, "Bijou bijou" ou "Toujours sur la ligne blanche". Mais le déclic survient en 1980 lorsque sort "Gaby". Pour la première fois de sa carrière, Alain Bashung séduit un large public et le 45 tours se vend à un million d'exemplaires. L'album "Roulette russe" est gravé une nouvelle fois en incluant le titre par lequel le succès est arrivé et qui est aujourd'hui un titre culte du répertoire français.
L'essai est immédiatement transformé lorsque Bashung sort l'album résolument rock, "Pizza", en 1981. Enregistré à Londres, le disque est très attendu par l'ensemble de la critique et du public, toujours curieux de vérifier les effets d'un premier succès foudroyant. C'est chose faite avec le titre "Vertige de l'amour" qui installe le chanteur aux sommets des charts devant les plus gros noms anglo-saxons. Bashung entame une tournée du 1er mai au 27 juin. Bien que doté depuis longtemps d'une solide expérience de la scène, il attaque désormais un réseau de salles plus prestigieux, à commencer par l'Olympia le 3 juin devant 2500 personnes. Il reçoit le Bus d'acier, récompense décernée par la presse rock et devient une tête d'affiche incontestée.
Vestiges de l'humour
En 1982, avec "Play Blessures", Bashung réalise un rêve en travaillant avec un des maîtres de la chanson française, Serge Gainsbourg, qui signe la plupart des textes. Les deux artistes partagent un sens de l'humour poétique et tranchant et un amour certain pour une langue française retravaillée jusqu'à l'absurde. Plus complexe, l'album a moins de succès. Mais Bashung ne recherche en aucun cas le vedettariat à tous prix et après les années de galère, il privilégie le plaisir avant tout.
L'année suivante, qui voit la naissance d'un petit Arthur, Bashung père effectue un de ces virages musicaux dont il a le secret, et que certains qualifient de professionnellement suicidaires. Avec "Figure imposée", il déconcerte encore plus le public. Les textes sont plus que jamais abscons et les points de repère musicaux confus. Seul le titre "Whats' in a bird" sort du lot. Cependant, fort d'un public fidèle, Bashung passe ce cap sans problème.
Dès 85, il effectue un virage dans l'autre sens et sort coup sur coup deux titres qui marchent très fort : "SOS Amor", puis "Touche pas à mon pote" créé au profit de l'association anti-raciste, SOS Racisme. Du 14 mars au 27 avril, il sillonne les routes de France pour une tournée très réussie. Sur scène, Bashung impressionne le public par les atmosphères ténébreuses de ses spectacles. Une certaine fascination s'installe même entre l'artiste et son public. Le 15 juin, il participe avec d'autres artistes francophones à une grande fête musicale organisée par SOS Racisme place de la Concorde à Paris. Puis en novembre, quelques mois après la fin de la tournée, un album live en résume les moments forts.
Toujours accompagné de Boris Bergman pour les textes, Bashung sort un nouvel album en 1987, "Passé le Rio Grande". Son appétit et sa liberté de création semblent désormais sans limite. En dépit de deux extraits qui séduisent le public, la critique boude ce cinquième disque. Mais au printemps 86, Alain Bashung reçoit la Victoire de la Musique du meilleur album, décernée par l'ensemble de la profession. Il retrouve les scènes françaises et canadiennes tout au long de l'année 87. Cette tournée démarre le 4 février au Grand Rex à Paris.
Volutes et Victoires
1988 est à la fois une année de repos et de travail durant laquelle il enregistre chez lui, "Novice" qui sort en 1989. Nouveau virage sulfureux pour Bashung qui offre au public un album étrange et cérébral. Il travaille à cette occasion pour la première fois avec un jeune auteur qui adhère immédiatement à l'univers du chanteur, Jean Fauque. La qualité de leur collaboration transparaît nettement dès l'album suivant en 1991, "Osez Joséphine". Cette fois, Bashung retrouve un franc succès public et critique. L'album est enregistré entre Bruxelles et Memphis, fief du blues et de la country qu'il aime tant. Là, il travaille avec le musicien américain Sonny Landreth et se lance dans des reprises surprenantes de Buddy Holly, Bob Dylan et les Moody Blues. En outre, à travers trois extraits signés Bashung-Fauque, il touche un plus large public encore que d'habitude : "Osez Joséphine, "Volutes", et "Madame Rêve". L'album se vend à plus de 350.000 exemplaires et reçoit trois Victoires de la Musique dont celles de l'Artiste et Chanson de l'année.
En 1992, Bashung reprend un autre standard, mais français cette fois, "Les Mots bleus" du chanteur Christophe. Le titre est exclusivement présent sur une compilation enregistrée au profit de la lutte contre le sida, projet mis en place par Etienne Daho.
Le succès du dernier album est sans doute à l'origine de la sortie en 1993 d'une intégrale en neuf CD. Revisitée et enrichie d'inédits, elle permet au public qui a découvert Bashung avec "Osez Joséphine", de plonger dans l'ancien répertoire sensuel et déchiré du chanteur.
Nuits de Chine
Fort des succès récents, Alain Bashung entame la production de "Chatterton" avec les mêmes producteurs que le précédent (Phil Délire, Djoum et lui-même). Désormais heureux de son travail avec Jean Fauque, Bashung présente en 1994, un album déconcertant. Mais cette caractéristique devient finalement un trait indispensable de sa discographie. Il retrouve Sonny Landreth, mais les invités sont cette fois, plus nombreux : Ally Mc Erlaine (de Texas), l'Américain Link Wray, et les jazzmen français, Marc Ribot et Stéphane Belmondo. La tournée qui démarre en octobre à l'Olympia ne se clôture que deux ans plus tard, en novembre 1996 au Bataclan. Ponctuée de nombreuses interruptions, elle passe en mars 95 au Zénith, en avril au festival du Printemps de Bourges, et en juillet 96, aux Eurockéennes de Belfort. Un album live, "Confessions publiques" sort fin 96.
Fin 94, le chanteur devient un temps comédien, et s'envole pour la Chine où il tourne "Ma sœur chinoise" d'Alain Mazars. Depuis 1983, Bashung se consacre régulièrement à cette deuxième carrière. Ses compositions, souvent difficiles, sont en général, saluées par la critique.
C'est fin 97 que Alain Bashung réapparaît aux yeux du public avec un simple, "La nuit je mens", annonciateur d'un album qui sort dans les tout premiers jours de 1998, "Fantaisie militaire". Essentiellement écrit avec Jean Fauque, cet album intime et bouleversant offre des titres co-signés avec Rodolphe Burger (de Kat Onoma), les Valentins et Jean-Marc Lederman (de Front 242). Lourdement empreint de blessures amoureuses, les textes de l'artiste cinquantenaire expriment plus clairement et plus sereinement que dans le passé certaines douleurs, mais sans laisser de côté son très personnel sens de la dérision.
Il est récompensé en février 99 par trois Victoires de la Musique : celle du meilleur album pour "Fantaisie militaire", celle du meilleur clip pour "la Nuit je mens" réalisé par le cinéaste Jacques Audiard et celle de l'interprète masculin de l'année.
Après quatre ans d'absence, il renoue avec la scène le 2 juin 1999, profitant du concert au Bataclan de Rodolphe Burger. En mars 2000, il est à nouveau récompensé aux Victoires de la musique pour la bande originale de "ma petite entreprise" de Pierre Jolivet.
Le 30 juin 2001, c'est donc en homme comblé qu'Alain Bashung épouse Chloé Mons, une artiste de 28 ans originaire de la métropole lilloise. Le couple a eu un bébé quelques mois plus tôt. Le mariage est célébré à Audinghen, une petite bourgade du Pas-de-Calais.
Alors qu'il va fêter son 55ème anniversaire, Alain Bashung sort son onzi-ème album, le meilleur aux yeux des amateurs. Pour l'occasion, il s'est entouré de fidèles tel l'auteur Jean Fauque, les musiciens Simon Edwards et Martyn Baker (basse, batterie) et le New-Yorkais Marc Ribot à la guitare. Mais quelques nouvelles têtes apparaissent au fil des titres : le Breton Miossec, les Suisses électro de Mobile in Motion ou l'Américain Arto Lindsay.
Ce nouveau disqueà l'habillage ténébreux (la pochette) draine une atmosphère non moins tragique, accentuée par des plages parfois très longues.L'ensemble porte l'empreinte de la grande culture musicale de son interprète et derrière une façade obscure, dégage une infinie tendresse.
En même temps que "l’Imprudence" sort un album enregistré avec sa femme Chloé, "Le Cantique des cantiques". Une œuvre très personnelle et déroutante qui scelle l’entente quasi fusionnelle des nouveaux mariés.
En 2003, Bashung l’acteur se manifeste une nouvelle fois, dans le film de Jean Marboeuf, "Le P’tit curieux". La filmographie du chanteur s’étoffe (13 films).
Les choses sérieuses commencent à l’automne: le 9 octobre 2003, Alain Bashung donne à Bruxelles (Belgique) son premier concert depuis huit ans. C’est le point de départ de la ‘Tournée des grands espaces’ qui passe en 2004 par la France (notamment un beau concert au Printemps de Bourges le 24 avril), la Suisse, la Belgique et le Canada. Les concerts, très rock, très travaillés, sont visuellement sophistiqués, mis en images sur deux écrans vidéos géants par l’artiste Dominique Gonzales-Foerster. Ils se terminent invariablement par un duo avec son épouse, Chloé Mons, partie prenante de cette renaissance scénique. La tournée est un succès et sortent l’été 2004 un CD live de 31 titres et un DVD.
Artiste singulier, Alain Bashung a envahi le paysage musical avec désinvolture et un doigt d'ironie. Il décline le rock à sa manière et sa démarche artistique ne craint pas les prises de risque, ni musicales, ni littéraires. Son parcours est inhabituel et son acharnement à écrire, chanter et jouer, succès ou non, force l'admiration.
Source :
www.rfimusique.com/.../tefr/biographie/biographie_9010.asp