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Emanuel
Strasbourg
France
43 ans
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Emanuel de castro

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20 ans déjà


PRÉFACE


Mon histoire est peu commune, je ne me suis inspiré, ni d’un film, ni d’un roman, c’est tout simplement l’histoire de ma vie remplie d’amitié, d’amour, d’angoisse et de désespoir. Tous les faits sont réels, seuls certains noms ont été changés dans le but de préserver l’intimité des personnes.
Vous me direz, il y a tellement de biographies qui ont déjà été éditées sur le même thème, mais je suis sûr que vous trouverez la mienne différente ; je ne souhaite à aucun d’entre vous de vivre tout ce que j’ai enduré.
J’avais envie d’écrire ce livre, non seulement, pour chasser de vieux démons, mais, également, pour vous faire passer un message d’amour et d’espoir.
J’aimerais dire à tous les gens, qui se reconnaîtront en moi, de ne pas baisser les bras, car la vie vaut la peine d’être vécue.
N’oubliez pas, si vous êtes désespéré, il y a toujours une lueur d’espoir, une personne qui vous aime et vous tendra la perche quand vous serez au fond du gouffre. Chacun, d’entre vous, a une étoile au-dessus de la tête, suivez-la, elle vous guidera tout le long de votre existence.
Je sais, vous pensez que la vie est injuste et vous vous demandez souvent pourquoi certaines personnes ont tout et d’autres rien. Arrêtez de vous apitoyer sur votre sort, dites-vous que tant que le moindre souffle se dégage de votre corps, il faut vous battre et vous gagnerez ainsi une victoire sur la vie.
Fuyez la solitude, allez vers les autres, il y aura toujours quelqu’un dans votre entourage, prêt à vous aider. Partagez votre expérience et soyez à l’écoute des plus fragiles.
Acceptez-vous tel que vous êtes, car, croyez-moi, ce qui compte réellement, c’est ce qu’il y a au fond de votre cœur.
Je peux vous assurer que, si le futur me réserve d’autres souffrances, je suis prêt à les affronter, je relèverai la tête encore et encore, jusqu’à mon dernier soupir et si la mort m’attend à un tournant de mon parcours, je serai heureux d’avoir pu laisser cet ouvrage à ma famille, à mes amis, et à vous.



Avec toute mon affection.
Emanuel















Comment décrire dans un si petit ouvrage toutes les joies, les peines, les souffrances, les douleurs d’un homme qui lutte, depuis plus de 22 ans, contre la mort.
Dans ce condensé, j’essaierai de vous décrire mon incroyable parcours. Frappé par tant de malheurs, j’ai mené, toutes ces années, un combat acharné pour vaincre la maladie, motivé par la disparition d’êtres très chers.
J’ai souvent failli y laisser ma peau puis, rassemblant tout mon courage, j’ai essayé de reprendre le dessus, en puisant l’énergie dans l’amour de mes proches.
Malgré les traumatismes subis par la lâcheté, la méchanceté de certains hommes côtoyés dans le milieu professionnel, la mort de mon père, l’abandon de ma mère, la séparation avec l’amour de ma vie et toute la rancœur accumulée par les maladies qui m’ont si durement éprouvé, jamais ma volonté de vivre n’a faibli.
Je veux continuer la lutte pour prouver qu’avec l’espoir, la foi en Dieu et beaucoup de courage, il n’est pas impossible de combattre et de vivre avec ces terribles maladies telles que le sida et le cancer.
Grâce à ma détermination et à l’amour de la vie, j’ai survécu pour pouvoir partager avec vous les moments heureux et douloureux de mon existence.

Je m’appelle Emanuel.

Je suis né un dimanche 18 octobre 1964 à midi, par une belle journée automnale, dans un village situé au Nord du Portugal.
Ce jour-là, ma pauvre mère travaillant, péniblement, dans les champs, se rendit à l’hôpital public pour accoucher d’un petit être qui devra affronter sa vie durant souffrances et désespoir.

Mes parents étaient très fiers quand leurs voisins et amis, admiratifs devant le joli bambin, les bombardaient d’éloges.
J’étais le cinquième enfant de la famille, mais aussi le dernier, car ma mère avait encore mis au monde une petite fille qui, malheureusement, décéda au bout de 16 jours.
Maman aurait bien aimé pouponner, mais le lendemain de ma naissance, elle devait déjà reprendre son travail, elle n’avait pas le choix car il y avait des bouches à nourrir.
Elle m’a mis à la crèche jusqu’à l’âge de deux mois, puis suite à un drame, je réintégrai le domicile familial.
C’est à la crèche d’ailleurs que j’ai subi mon premier traumatisme. Pour une raison totalement incompréhensible, une aide-soignante utilisa une poudre acide à la place du talc, qui brûla toute la zone de l’anus et du pénis des nourrissons qu’elle était en train de langer. Le produit étalé produisant son effet dévastateur sur les premiers enfants, qui hurlaient de douleur, attira son attention. Il était si corrosif, que chez certains enfants le pénis était littéralement décharné.
Comme j’étais parmi les derniers, les dégâts étaient moins importants mais je garderai, néanmoins, une trace indélébile du premier événement tragique de ma vie qui allait hanter une partie de mon enfance et créer un sentiment de mal-être.

Je vivais à Vizela, petite ville près de Guimaraes, au Nord du Portugal, dans une maison très rustique, sans électricité, ni eau, encore moins de toilettes.
Le sol de notre humble demeure était en terre battue et l’eau s’infiltrait, en cas de fortes pluies, par la toiture, peu étanche.
Nous étions à 4 dans un lit, deux, la tête en haut et les deux autres la tête en bas, pour nous réchauffer mutuellement. Il m’arrivait même de sucer les doigts de pieds de mes sœurs en guise de tétine. Mon frère aîné dormait sur un matelas posé à même le sol. Les matelas et les oreillers, remplis de paille, nous piquaient le corps et, souvent, nous avions beaucoup de mal à nous endormir. Et comme chaque matin, on pouvait compter les brindilles de paille fixées sur nos cheveux.
Les toilettes se trouvaient à l’extérieur de l’habitation, il ne s’agissait, en fait, que d’une petite baraque en bois abritant un trou creusé dans la terre où étaient posées deux planches en bois, accroupis au-dessus de ces deux planches, pendant qu’il pleuvait, on se couvrait la tête d’un sac plastique pour ne pas être trempés.
Pas de papier hygiénique pour aller au WC, de vieux journaux ou de simples feuilles de choux devaient faire l’affaire.
Par temps humide, on pouvait lire sur nos fesses les titres d’actualité, car l’encre déteignait, les nouvelles n’étaient pas fraîches car les journaux dataient de quelques semaines et même plus.
La nuit, nous faisions nos besoins dans un pot placé sous le lit, que nous vidions tous les matins.

Les tâches ménagères étaient effectuées rapidement, nous ne disposions que de trois lits dans la pièce principale, de six couverts et de deux marmites dans la cuisine.
D’ailleurs, la pièce qui nous servait de cuisine n’en portait que le nom puisqu’il s’agissait d’une baraque avec un four en terre conçu essentiellement pour cuire le pain. Les repas étaient préparés dans des marmites en fonte posées sur les braises ; maman mettait plus de deux heures à faire cuire une soupe ou tout autre repas, mais c’était plus souvent de la soupe, la viande était juste pour les grandes occasions, comme pour Pâques
Pour laver la vaisselle, il fallait chercher l’eau à la fontaine, située à quelques centaines mètres de la maison, avec des cubitainers que mes sœurs portaient sur leurs têtes enroulées d’un chiffon. Elles faisaient la navette, une dizaine de fois, les jours de lessive. Cela les amusait, c’était les seuls moments où elles pouvaient voir leurs camarades et s’amuser le temps de remplir les cubitainers.
Le baquet, placé, à côté de la maison où trempait le linge nous servait aussi à nous laver les pieds le soir, avant d’aller nous coucher. Nous nous lavions dans une simple bassine tous les samedis soirs, pour être propre le lendemain, à la messe du dimanche. Nous étions pauvres mais maman insistait toujours pour que l’on soit propre le jour du Seigneur. Quant au reste de la semaine, un simple torchon pouvait faire l’affaire, car il nous était impossible de chauffer de l’eau chaude pour nous cinq. En été, il n’y avait pas de problèmes, l’eau était plus ou moins chaude, mais en hiver, c’était différent et il fallait des heures pour avoir l’eau chaude.

Et mon père dans l’histoire ? C’est vrai que je ne vous ai pas encore parlé de mon père, c’était un bel homme assez grand, mince, bricoleur, il démontait n’importe quel objet et le remontait sans problème, il savait aussi jouer de plusieurs instruments de musique sans jamais avoir pris un seul cours. Il ne savait même pas lire une partition. Maman me dit souvent qu’il me ressemblait. Il s’appelait Manuel et pourtant il a bien fait partie de ma vie, mais malheureusement peu de temps.
Il est mort à 31 ans, je n’avais qu’un an et quatre mois.
Papa n’était pas un mauvais bougre, c’est la maladie qui l’a incité à se rendre à la taverne du village pour dépenser tout l’argent du ménage en jouant aux cartes.
Les femmes qui franchissaient la porte de l’établissement étaient surnommées « as mulhers com bigode » ce qui voulait dire « femmes à moustaches ». C’était les seules à oser affronter leurs maris, malheureusement, maman, trop soumise, ne faisait pas partie du lot.
Papa, atteint de tuberculose, savait qu’il était en fin de vie, personne n’avait le droit de lui dicter sa conduite et surtout pas notre mère, qui se faisait souvent battre quand elle refusait de lui donner de l’argent pour retrouver ses copains.
Il devenait fou et la traînait par les cheveux pour lui faire avouer où elle cachait les sous. Maman n’a jamais cédé, elle savait, pertinemment, qu’elle devait nous faire manger et, quand il était en pleine crise, elle se réfugiait chez les voisins pour échapper à ses coups.
Elle ne lui en tenait pas rigueur, elle était consciente de la souffrance qu’il endurait. Elle l’aimait malgré les coups qu’elle recevait.

Avant de mourir, il lui a demandé pardon pour toutes les violences physiques et morales et il s’est éteint dans la fleur de l’âge, assisté par toute la famille sauf moi, le plus jeune ; n’étant pas autorisé à le voir sur son lit de mort, on m’avait ordonné de rester sur le pas de la porte en compagnie des voisins.
Maman, démunie, n’avait pas les moyens d’acheter une tombe ; il fut donc enseveli dans une fosse commune sans nom, pas même une plaque pour marquer son passage sur la terre. Rien, un immense vide, comme s’il n’avait jamais existé.

Et voilà, ma mère veuve à 29 ans, avec 5 enfants à charge et enceinte, à nouveau. La vie s’acharna encore sur elle quand elle perdit cette petite fille qu’elle portait.
Maman travaillait dans une usine de textiles, elle était payée en escudos et sa paye mensuelle était l’équivalent de 5 euros. Il lui était impossible de nourrir une famille de 6 personnes avec une somme si dérisoire. Ayant faim, je la harcelais tous les jours en lui demandant du pain ; maman était désespérée de ne pouvoir subvenir à nos besoins.
Heureusement, de bons voisins nous offraient des restes de soupe ou du pain dur que nous faisions tremper dans de l’eau ou du café à base d’orge.
Étant le plus petit de notre tribu, j’étais privilégié. Les voisins me trouvaient drôle et mignon, ils me surnommaient « Nelinho », petit Nel, diminutif de Emanuel, je recevais un morceau de pain ou une tasse de soupe en plus et je ne voulais en aucun cas partager avec mes frères et sœurs qui étaient aussi affamés que moi.

L’épicier de notre village était, également, un homme généreux qui nous faisait crédit quand papa était encore en vie ; maman le remboursait consciencieusement, toutes les fins de mois, lorsqu’elle touchait la paye. Mais le jour où il lui a fait comprendre qu’il ne pouvait plus lui faire confiance, vu sa nouvelle situation familiale, elle n’arrêta plus de pleurer. Mes sœurs essayaient de la consoler et moi j’étais bien triste, ne comprenant pas trop ce qui se passait.

Mes sœurs avaient de superbes cheveux longs, elles y tenaient comme à la prunelle de leurs yeux. Mais un soir, pendant leur sommeil, maman les a coupés pour les vendre à des gitans. Le lendemain matin, elle leur a expliqué, en larmes, qu’elle n’avait pas le choix, elle ne savait plus comment nous nourrir. Le temps passait, maman n’arrivait pas à joindre les deux bouts, nous grandissions, mais son salaire restait le même, les voisins nous aidaient comme ils le pouvaient. Pour eux aussi c’était dur, ils avaient des nombreux enfants à charge, et puis maman ne voulait pas qu’on ait pitié de nous, à aucun moment, elle ne voulait pas qu’on nous regarde de haut, elle était fière de ses enfants.
Maman se rendait compte qu’il fallait trouver rapidement une solution. Elle pensa que s’expatrier en France lui permettrait de trouver un travail mieux rémunéré. Un soir, lorsque j’étais couché, elle discuta avec mes sœurs ; les mettant au courant de sa décision, elle leur annonça qu’elle souhaitait confier les plus petits à sa belle-mère.

En me réveillant un matin, elle était partie. Mes sœurs m’avaient affirmé qu’elle s’était rendue au marché, mais elle n’est jamais revenue. Je l’attendais paisiblement tout en croyant la voir arriver, comme chaque fois qu’elle allait faire son marché, mais elle n’est jamais revenue.
C’était un samedi au mois de mai.
Le choc a été si brutal que j’ai commencé à bégayer. Je n’arrivais plus à formuler correctement une seule phrase.
Pourquoi maman m’a-t-elle abandonné ? Je ne comprenais pas, je n’avais que 4 ans.
Me voilà aussi séparé de mes deux grandes sœurs, maman leur avait trouvé un travail avant de partir.
Vous pouvez vous imaginer le courage et l’angoisse de notre mère en arrivant dans ce pays inconnu dont elle ignorait la langue, la France, elle qui n’avait jamais quitté son village. Comment a-t-elle fait pour venir seule, il lui a fallu du courage pour nous laisser. Partir se sacrifier pour nous, que cela a été dur. Maman, tu nous aimais tellement que tu avais agi ainsi.
Elle se rendit à Strasbourg et ne sachant où aller, dormit sous les ponts. Elle erra dans les rues et, par pur hasard, rencontra une Portugaise qui lui proposa de l’héberger.
Cette personne lui trouva un emploi et la fit embaucher pour faire le ménage dans des bureaux où on l’exploita à fond ; elle travaillait environ 15 heures par jour pour le SMIC.
Maman ne connaissant pas la valeur du franc, sa logeuse malhonnête lui soutira un maximum d’argent. en lui faisant croire que c’était normal et en lui inventant une histoire ou n’importe quoi. Lorsque ma mère en prit conscience, elle lui régla son compte en la traitant de tous les noms d’oiseaux. Elle lui avait même giflé, ma mère était tellement en colère car elle savait que chaque sou était compté, pour notre survie, car elle devait envoyer chaque mois de l’argent à sa belle-mère, là où elle nous avait placés.
Elle demanda sa carte de séjour à la préfecture de Strasbourg et épaulée par d’autres familles portugaises, réussit finalement à louer un studio rue Sainte-Madeleine, près du centre-ville.
Elle commença, enfin, à avoir une vie décente mais fut vite rattrapée par le passé.
La solitude lui pesait énormément, elle pensait à ses enfants restés au village et fut rongée de remords.
On m’a raconté qu’elle a souvent songé à attenter à ses jours en se jetant à l’eau, mais, finalement, elle ne supportait pas l’idée que ses enfants puissent être orphelins.

Donc, ma sœur Émilia et moi partîmes vivre chez grand-mère. Céleste et Mina avaient à l’époque 11 et 9 ans quand elles furent embauchées comme servantes dans des familles bourgeoises.
Mon frère Antonio, l’aîné de la famille, travaillant à l’usine de textiles, resta seul dans la maison. Il avait 15 ans et put s’en sortir grâce à nos généreux voisins qui lui apportaient à manger le soir.
Ma grand-mère paternelle avait mis au monde 6 enfants et n’était pas ravie de devoir s’occuper de nous. Pas très affectueuse, elle devenait, après quelques mois, exécrable avec ma sœur et moi. Elle touchait pas mal à la bouteille, mais en cachette, afin que mon grand-père ne s’en rende pas compte. Elle a commencé à boire lorsque son plus jeune fils, parti combattre en Angola, n’était pas revenu de la guerre et le décès de mon père n’avait pas arrangé les choses. L’alcool l’aidait à oublier. Il fallait lui pardonner, le fait de perdre, brutalement, 2 enfants était douloureux.
Son fils, tué en Afrique, était mon parrain, mais je n’ai jamais eu le bonheur de le connaître. Lui non plus, tout comme mon père, il avait promis de revenir sain et sauf, mais malheureusement, il n’est jamais revenu. Si, il est revenu, mais dans un cercueil, pour être enterré à Vizela !

Tous les soirs, elle nous faisait réciter 40 « Ave Maria » pour, soi-disant, sauver les âmes des défunts. Quand elle s’endormait, pour finir plus vite nos prières, nous avancions sa main sur le chapelet qu’elle égrenait.
Mon grand-père était un homme bon et généreux qui nous aimait beaucoup.
Très silencieux, replié sur lui-même, il subissait les sautes d’humeur de son épouse.
Grand-mère nous faisait travailler, durement, ma sœur et moi. Il fallait récolter le maïs, faire les vendanges, traire les vaches, nourrir les cochons.
Elle nous répétait, sans relâche, que toute nourriture se paye. À 4 ans et 6 ans, ma sœur Émilia et moi travaillions déjà comme de bons petits fermiers. À l’époque, tous les enfants travaillaient, beaucoup d’entre eux n’allaient même pas à l’école.
Mais un jour, sans aucune raison, elle décréta qu’elle n’avait plus la patience, ni la force de s’occuper de nous et nous fûmes placés chez notre grand-mère maternelle. Grand-père n’approuvait pas, il voulait nous garder, mais lassé par les éternelles plaintes de son épouse, il abdiqua.

Mon autre grand-mère était veuve et, également, mère de 10 enfants. Ayant perdu son mari 7 années auparavant, elle, non plus, n’avait pas été épargnée par la vie.
Heureusement que quelques fils, déjà mariés, n’étaient plus à sa charge. Ma mère, émigrée, ne lui causait pas de problème particulier, mais elle lui manquait terriblement.
Grand-mère témoignait son affection à toute la famille, même ses brus trouvaient leur belle-mère très discrète et compréhensive.
Elle disait avoir beaucoup de peine pour nous, notre mère ayant dû nous quitter pour gagner sa vie. Elle ne supportait pas que notre famille soit séparée et aurait bien aimé nous accueillir tous chez elle, malgré le peu de moyens financiers dont elle disposait, mais malheureusement, sa maison était trop petite.

Je crois que l’un de mes souvenirs les plus pénibles remonte à 1969.
Pendant notre séjour chez notre grand-mère, j’ai partagé la chambre de mon oncle âgé de 19 ans.
Je dormais dans son lit et tous les soirs, il me demandait de le masturber ou alors il mettait son sexe entre mes cuisses et faisait des mouvements de va-et-vient jusqu’à éjaculation. Souvent, je devais faire des choses qui me font encore mal de vous en parler et surtout de les écrire, des choses que l’on n’a pas le droit de faire à un enfant, des choses qui vous restent gravées pour le restant de votre vie.

Il me réveillait la nuit, je le sentais se frotter contre mon dos et ses grosses mains calleuses m’agripper quand il arrivait à l’orgasme. J’avais tellement envie de crier, il mettait sa main sur ma bouche pour éviter tout bruit. De petites larmes coulaient de mon visage, je frissonnais de tout mon petit corps. Du moins, à mon âge, j’avais à peine 5 ans, je ne comprenais pas, j’ai cru tout d’abord que c’était une réaction tout à fait normale d’une personne adulte, mais j’appréhendais le moment où il fallait se coucher.
Tous les jours, je lui lavais les pieds avant de regagner la chambre et il me regardait fixement avec un air de dire :

« Petit, ce sera ta fête tout à l’heure ! »

Je me blottissais dans notre lit, tenaillé par la peur, en attendant que mon oncle arrive pour me faire subir ses sévices. Papa, pourquoi tu n’étais pas là à ce moment-là, pourquoi tu nous as quittés si tôt, maman où es-tu ?
Le lendemain matin, pour se faire pardonner, il m’offrait un bonbon ou une petite pièce de monnaie pour me faire comprendre que j’en aurais d’autres si j’en parlais à personne.
Je n’ai jamais dévoilé ce lourd secret à personne.
Ma sœur aînée, en lisant mes notes, me confia qu’elle se faisait également harceler, mais elle ne répondait pas à ses attentes, lui répétant tout le temps :

« Si tu me touches, je crie et je dis à grand-mère ».

Nous venons de revivre la scène tous les deux ; des larmes amères coulent silencieusement sur nos joues.
Il n’était pas le seul, d’autres voisins abusèrent, pourquoi ? Je pense qu’il savait que je n’avais plus de père, donc plus facile et ne risquait pas des représailles. À leurs yeux, j’étais un orphelin, un pauvre orphelin, les gens faisaient ce qu’ils voulaient de nous. Nous étions pauvres et souvent, nous n’avions pas grand-chose à manger, je devais les masturber dans un coin loin des regards des voisins pour un simple bonbon, ou une miche de pain. Mon Dieu comme c’est triste de n’avoir rien à manger et d’être à la merci des personnes plus aisées et sans scrupule !

Les jours se suivaient, monotones et laborieux. Il fallait ramasser le bois dans la forêt, chercher de l’eau à la source, travailler dans les champs et ma tâche quotidienne consistait aussi à laver les pieds de mes 4 oncles.
À force de ne manger que de la soupe aux choux et de boire l’eau de la fontaine, ma sœur et moi sommes tombés malades. Nous avons retrouvé dans nos selles, souvent par dizaines, d’énormes vers blancs de 10 à 25 centimètres de long, dont le terme médical est « ascaris » ; c’était effrayant ! Parfois, les vers étaient si nombreux qu’on sentait qu’une dizaine de vers voulaient sortir en même temps et qu’on appelait secours à grand-mère. Celle-ci venait de suite en courant nous les retirer.
Nous avons appris que chez certaines personnes, ils ressortaient même par la bouche et les étouffaient. Nous avions une peur bleue et je ne me souviens plus du nom du produit miracle qui a enrayé cette affection. C’était une sorte de sirop au goût puant, pas très bon, mais efficace tout de même.

Un jour, notre chatte a mis bas, mon oncle a noyé tous ses petits. J’ai choisi le plus beau que j’ai posé au creux de ma main et, comme par enchantement, après quelques minutes, le chaton est revenu à lui.
J’étais sidéré, je m’imaginais posséder un pouvoir surnaturel mais c’est tout simplement parce qu’il était plus résistant que les autres.

À 6 ans, on m’a envoyé à l’école. Les filles y allaient le matin et les garçons l’après-midi. J’étais très heureux de pouvoir assister aux cours et d’échapper à certaines tâches quotidiennes. Surtout quand il fallait rester près des vaches à attendre leurs excréments, pour ensuite les ramasser pendant qu’ils étaient encore chauds, cela servait à boucher le couvercle du four pour que la chaleur ne sorte pas à l’extérieur, pendant que grand-mère cuisait son pain. Cela ne sentait pas très bon, mais le pain était délicieux.
Au cours primaire, j’apprenais à lire et écrire le portugais. Je me présentais à l’école avec comme seul matériel, une ardoise et une craie. On ne disposait pas encore de livres ou de crayons ni d’encre. Non, on n’était pas au Moyen Âge, juste dans les années 70, mais bien sûr, nous étions au Portugal.
La maîtresse avait tous les droits, elle nous menait à la dure, comme elle avait fait des études et nous transmettait son savoir, elle était une personne respectable et respectée par les gens du village.
Aucun parent ne venait réclamer quand elle battait un élève et je ne pense pas que beaucoup d’enfants osaient se plaindre chez eux quand elle les sanctionnait, de peur d’être punis une deuxième fois.
Pour chaque faute commise, elle nous prenait la main et nous frappait avec sa grande règle en bois. Nous serrions les dents pour ne pas pleurer, sinon la punition était plus sévère ; elle nous demandait alors de mettre la main en forme de bec de cygne et tapait de toutes ses forces sur le bout des ongles. La douleur était atroce.
Comme tous mes copains de classe, j’ai eu ma dose de coups de bâton et comme tous les copains de classe, on pissait dans nos slips tellement cela faisait mal, et dire qu’elle prenait son pied, en nous tapant dessus. Plus on criait, plus elle souriait, l’éducation est différente par rapport à celle d’aujourd’hui où c’est plutôt les élèves qui agressent les profs.

À 16 heures, nous mangions un oignon cru avec du gros sel et du pain. De temps en temps, un concombre remplaçait l’oignon… pas de tartines de Nutella ni de Kinder Surprise ; cela peut prêter à sourire, mais c’était beaucoup plus nourrissant que ce que nous proposons de nos jours aux enfants.
Je me sentais vraiment bien avec mes camarades de classe, mais malgré cela, certains élèves se moquaient de moi dû à mon bégaiement ; la maîtresse était moins revêche avec moi, c’était peut-être lié à mon handicap. Je me souviens avoir reçu une carte postale de maman qu’elle avait envoyée pour mon anniversaire, c’était la cathédrale de Strasbourg. Ni moi ni les autres élèves n’avions jamais vu une église aussi haute – qui, à notre avis, faisait plus de 40 fois la taille de l’église de notre village – je me souviens l’avoir vendue pour une banane, un fruit que je n’avais pas encore goûté.
La plupart des élèves se rendaient à l’école pieds nus. La seule paire de chaussures dont nous disposions était réservée aux messes du dimanche et au catéchisme.

La messe du dimanche, c’était sacré ! Il fallait être « convenable » pour se rendre à l’office. Comme à l’école, Monsieur le curé frappait les enfants désobéissants de sa baguette, en bois, mais il avait plus de force que la maîtresse.
Ce saint homme ne supportait pas qu’on lui tienne tête. Quand il passait dans les rangs, il fallait lui baiser la main et lui demander sa bénédiction, Dès qu’il arrivait à ma hauteur, je me recroquevillais comme si j’avais des choses à me reprocher, mais c’était uniquement parce que j’avais très peur de son bâton ; je le soupçonnais de cacher son instrument de torture sous la soutane.

Pour les fêtes de Pâques, à partir du vendredi saint, nous étions autorisés à cueillir les fleurs du jardin pour rassembler les pétales. Nous réalisions un magnifique tapis fleuri devant le seuil de notre porte, que Monsieur le curé piétinait en nous apportant ses grâces et en bénissant toute la famille. Il empochait avant de repartir une enveloppe, contenant un petit billet que grand-mère avait soigneusement préparé ; les gens moins fortunés n’y glissaient que quelques pièces.
C’était aussi le seul jour de l’année où nous mangions de la viande, le plat traditionnel de Pâques était du « cabri » un vrai régal ! Je gardais précieusement les os pour jouer, car je n’avais ni voiturette, ni petit train, ni soldats de plomb.
Avec un morceau de bois et un élastique, j’avais façonné une fronde pour tirer sur les oiseaux qui dévoraient nos épis de blé et de maïs. Je sais, ce n’était pas bien, mais nous n’avions pas le choix, il fallait sauver le peu de récolte que grand-mère avait, c’est elle qui nous faisait vivre.

La maison de grand-mère était drôlement construite. De grosses pierres en granit, non scellées par du ciment, étaient entassées les unes sur les autres ; la lumière du jour pouvait filtrer à travers les interstices.
La cuisine était la pièce principale de notre maison à Vizela, un four en terre cuite trônait au milieu de la pièce avec quelques marmites en fonte. Seules les toilettes avaient meilleure allure, car ici, la planche trouée n’était plus au ras du sol, mais déposée sur une structure en bois, ce qui était quand même plus confortable. En guise de papier hygiénique, nous n’utilisions plus de choux, mais du papier journal que mes oncles achetaient, les nouvelles étaient d’actualité, pas comme chez nous.
À mesure que les jours passaient, mes pensées allaient, de moins en moins, vers maman ; je m’étais habitué à ma nouvelle vie chez ma grand-mère que je considérais de plus en plus comme ma mère. J’étais heureux ! Je pensais être adopté comme un enfant qui est accueilli dans une nouvelle famille. Petit à petit, le souvenir de maman s’éloignait de mes pensées. Mais, un mercredi matin, en allant chercher de l’eau à la fontaine, je vis au loin, une femme très différente de celles du village. Quand elle se rapprocha, je constatais qu’elle portait une jolie robe colorée, de belles chaussures et avait une coupe de cheveux impeccable. Elle ne ressemblait pas du tout aux femmes portugaises vêtues uniquement de robes noires, ni d’un foulard sur la tête.
Intrigué, je me demandais qui était cette belle inconnue ?
Elle arbora un large sourire ; je la fixais, d’un air hébété, en me retournant pour voir si elle ne s’adressait pas à une autre personne, que me voulait-elle ? Quand elle se mit à me parler doucement :

« Nelinho, Nelinho ! »

Mais comment cette femme connaissait-elle mon prénom, mais qui est-elle ? Soudain, je me suis mis à trembler de tout mon corps, ma joie était si immense que je me suis pissé dessus ; cette fois-ci pas de douleur mais de joie, c’était elle ! Je l’avais reconnue, oui c’était bien elle. Ma maman était de retour ! En relatant ce souvenir, ma joie était telle que j’en ai encore les larmes aux yeux ! C’était le plus beau jour de ma vie !
J’ai couru vers elle pour me blottir dans ses bras ; m’étreignant de toutes ses forces, elle répétait en sanglotant :

« Mon fils, mon petit-fils, mon Nelinho, comme tu as grandi. »

Les mots s’étouffaient dans ma gorge :

« Oh ! maman tu m’as tellement manqué, j’ai cru ne plus jamais te revoir ma maman chérie. »

À ce moment, j’aurais voulu que le temps s’arrête, que nous restions enlacés tous les deux pour l’éternité. Je m’agrippais à elle et je ne voulais plus la lâcher.
Elle me prit dans l’un de ses bras et de l’autre, empoignant sa lourde valise – qui n’était pas en carton comme la valise de Linda da sousa et se dirigea vers la maison de ma grand-mère. Moi, de là-haut, j’étais si fier, je regardais mes camarades qui m’enviaient jalousement, mes petits yeux brillaient de mille feux, mon petit cœur battait vite, l’émotion était trop forte.
LA SUITE,IL FAUT ACHETER LE LIVRE. 20 DEJA aux éditions-velours.Pouvez aussi voir mon site. www.emanueldecastro.com ou http://emanueldecastro.free.fr
Bonne Lecture,prenez soin de vous.
Avec toute mon affection.
Emanul de Castro
 
 
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